Écriture inclusive et traduction

L’idée de féminiser le français, en particulier les noms de métier, date des années 1970. Dès les années 1980, le Canada met en place un bureau de traduction sur la féminisation. Toutefois, le terme « écriture inclusive » n’a été défini que très récemment, et va aujourd’hui bien au-delà de la simple féminisation.

En effet, il s’agit de nos jours de prendre en compte toutes les identités de genre, y compris non-binaires. La langue française étant par nature binaire (masculin ou féminin), l’objectif est de trouver des solutions lorsque le texte source ne mentionne pas de genre, ou en mentionne plusieurs.

Cet article propose donc un tour d’horizon, destiné aussi bien aux traducteur·ices qu’à leurs client·es, des différentes méthodes qui peuvent être employées pour éviter les difficultés.

Réfléchir à la nécessité de l’écriture inclusive

Bien que l’effort d’inclusion soit louable, il existe plusieurs cas de figure où il peut être préférable de s’en passer. C’est le cas, par exemple, des contraintes d’espace, que l’on rencontre le plus souvent dans la traduction de sous-titres ou d’interfaces utilisateur de logiciels. Le nombre de caractères est limité, ce qui peut pousser les linguistes à faire l’économie de tournures plus inclusives. Il est à noter que parfois, même certains mots ou certaines idées passent à la trappe pour les mêmes raisons, surtout dans les cas où la langue cible utilise plus de mots que la langue source !

On peut également penser aux notices d’utilisation ou d’assemblage, dans lesquels il n’est pas rare d’utiliser par défaut le masculin singulier lorsque l’on s’adresse à l’utilisateur final, quel que soit son genre.

Néanmoins, certains autres domaines appelleront systématiquement ou presque l’écriture inclusive. C’est par exemple le cas du milieu associatif, comme les organisations de défense des droits des femmes ou des personnes LGBTQIA+. Ces associations ayant pour but de favoriser l’inclusivité, il est opportun de refléter cela dans les écrits. En outre, de plus en plus de sociétés d’édition de logiciels ou de jeux vidéo, dans une optique de personnalisation de l’expérience qu’elles offrent, proposent à l’utilisateur·ice de choisir son genre (ou celui de son personnage), en incluant une option « Non-binaire » ou « Autre » en plus des options binaires « Homme » et « Femme ».

L’écriture inclusive en français

Une fois que vous avez déterminé que l’écriture inclusive était à utiliser, reste à savoir comment elle se manifeste dans vos écrits. Il existe en effet plusieurs manières de parler à un public divers.

Double flexion

La double flexion consiste à répéter un mot, en mentionnant le féminin et le masculin. C’est un procédé souvent utilisé à l’oral, notamment dans les discours politiques (par exemple, « les Françaises et les Français… »). À l’écrit, cette solution peut sembler relativement longue, en particulier s’il s’agit d’une énumération, et peut éventuellement léser les personnes non-binaires.

Tournures épicènes

Plutôt que de ne mentionner que le masculin ou d’avoir recours à la double flexion, on peut envisager, pour plus d’inclusivité, d’utiliser des mots et tournures épicènes (c’est-à-dire qui ne changent pas de graphie selon le genre). Par exemple, plutôt que d’écrire « Les enseignants sont en grève » ou « Les enseignantes et enseignants sont en grève », on peut préférer « Le personnel enseignant est en grève ». Néanmoins, cette solution ne fonctionne pas toujours : on aurait du mal à remplacer « les magistrates et magistrats» par « le personnel de la magistrature » sans que cela ne paraisse peu naturel.

Parenthèses et point médian

Si l’utilisation des parenthèses dans une optique d’inclusivité ou tout du moins de cohérence grammaticale n’est plus vraiment sujette à controverses, on ne peut pas en dire autant du point médian, qui remplit pourtant la même fonction. En effet, écrire « Les avocat(e)s présent(e)s » ou « Les avocat·es présent·es » revient au même. Notons que pour les mots dont la terminaison change de manière plus remarquable selon le genre, on utilise moins volontiers les parenthèses au profit de la double flexion ou du point médian. Ainsi, on écrira « les autrices et les auteurs » ou « les auteur·ices ».

L’utilisation du point médian s’inscrit davantage dans une démarche plus moderne d’une part, puisque les parenthèses sont utilisées depuis les années 1970 et le point médian depuis les années 2010, et plus inclusive d’autre part, les parenthèses connotant par nature un aspect plus facultatif ou négligeable de la féminisation des mots.

Il est à noter que l’utilisation du point médian est pour l’heure vivement critiquée par les institutions comme l’Académie française, qui juge que son utilisation dans le cadre de l’écriture inclusive « pénalise les personnes affectées d’un handicap cognitif, notamment la dyslexie, la dysphasie ou l’apraxie ». Toutefois, cet argument n’est pour l’heure pas étayé par un consensus scientifique. Une étude menée par la chercheuse Sophie Vela semble par ailleurs indiquer que l’écriture inclusive ne nuit pas à la compréhension sémantique d’un énoncé.

Une autre critique formulée à l’encontre du point médian est sa difficulté de lecture à l’oral. En effet, lire « Les participant·es sont tous·te·s sportif·ves » est une chose ; le prononcer en est une autre. Dans certains cas, on propose des solutions inclusives plus lisibles qui n’ont pas recours au point médian (par exemple, « toustes » ou « cellui »). Dans d’autres, on se contente de le lire avec des doubles flexions. On pourra toutefois noter que l’exemple ci-dessus peut intégralement être remanié de manière épicène : « L’ensemble des personnes ayant participé pratiquent un sport ».

Ligatures inclusives

Ces dernières années ont vu l’émergence de « ligatures inclusives ». Le concept de ligature existe depuis bien longtemps déjà, la plus connue en français étant le œ que l’on retrouve dans les mots « cœur » ou « œuf ». Ce principe de formation typographique s’étend à l’écriture inclusive, où l’on rencontre par exemple une ligature mêlant les lettres X et S dans « nombreux·ses ». Il s’agit toutefois d’un concept nouveau et pour l’instant marginal dont il est impossible de prédire la démocratisation.

Quid des accords ?

Dans le cas de la double flexion et des tournures épicènes, et plus généralement dans les énumérations qui comportent des mots de différents genres, comment gérer les accords ?

Primauté du masculin

La règle généralement suivie est celle que l’on apprend à l’école, à savoir que si l’un des termes de l’énumération est masculin, alors les accords suivants doivent se faire au masculin. C’est cette règle scolaire, et plus particulièrement la façon dont elle a longtemps été enseignée (« le masculin l’emporte sur le féminin »), qui a conduit les mouvements féministes à envisager d’autres solutions, que nous avons présentées dans cet article.

Accord de proximité

Une autre solution consiste dans une énumération à accorder avec le dernier élément de la liste. On retrouvait déjà ce type d’accord dans la littérature du XVIIe siècle, chez Racine notamment. On écrirait alors « les claviers et les souris ont été remplacées ». Notons que si l’on écrit « les souris et les claviers ont été remplacés », il s’agit aussi d’un accord de proximité qui se conforme également à la règle de primauté du masculin encore considérée comme celle à privilégier.

Conclusion

L’écriture inclusive en français est encore aujourd’hui un sujet qui fait couler beaucoup d’encre. Même si elle n’est pas obligatoire, et parfois même peu recommandée en cas de contraintes techniques, il peut être intéressant de réfléchir à la question de son adoption dans les écrits. C’est un choix qui est aussi bien pragmatique qu’idéologique. Comme nous venons de le voir, l’écriture inclusive ne se limite pas au point médian, et il existe de nouvelles solutions typographiques qui pourraient devenir monnaie courante dans les années à venir.

Enfin, rappelons que le français n’est pas la seule langue concernée par l’écriture inclusive. Des langues binaires comme l’espagnol ou comprenant un genre neutre comme l’allemand cherchent également des solutions pour inclure toutes les personnes dans les écrits. Respectivement, on peut lire sur l’Internet hispanophone « chic@s », contraction habile de « chicos » et « chicas » ; tandis que l’allemand « Zuschauer:innen » pourrait être un équivalent de « spectateur·ice » en français.

En bref, que vous souhaitiez faire rédiger ou traduire un texte prenant en compte l’écriture inclusive, n’hésitez pas à communiquer avec un prestataire de services linguistiques qui saura résoudre cet épineux problème en discutant avec vous de la solution qui vous conviendra le mieux.